Noctambulations.

     La vie est parfois d’une banalité impressionnante. Les événements se déroulent et se suivent de la même et exacte manière que la veille et de la même et exacte manière que le lendemain. Et puis, parfois, un contexte ajouté à quelques conséquences inattendues font que cette banalité s’efface soudainement pour laisser place à ce genre de moments un peu nouveaux. Généralement, ils sont tout à fait reconnaissables par leur capacité plutôt incroyable à sembler être sorti tout droit d’un clip ou d’un film. Un film d’auteur. Français. Avec de longs plans-séquence au ralenti avec une musique electro en fond. 

   Ce genre de moment, j’en ai vécu un particulièrement intensif hier soir, et qui s’est prolongé bien loin dans la nuit. Pour bien gérer une atmosphère film d’auteur Palme d’Or 2018, il faut déjà commencer par un groupe d’amis, d’une vingtaine d’années. Attention, une certaine parité est nécessaire pour dégager un vrai décor de « jeune parisiens désaxés » : 4 filles, 3 garçons. Combo parfait. Ces jeunes sont des artistes détente étudiants en théâtre amateurs de roulées. 19h30, chaleur du soir. À ça, ajoutez du skate et des bières, assis par terre, dans une petite ruelle résidentielle, avec ambiance bons copains à la fenêtre et fête des voisins dans la rue d’à côté. Finissez avec deux ukulélés et des reprises d’Asaf Avidan sur le pavé. Ça, c’est le premier acte.

   Le deuxième acte s’ouvre sur une déambulation le long de rails de train désaffectés.  On l’appelle la « Petite Ceinture », la « PC », pour les plus expérimentés. Tags, groupes de potes avec barbeuc, bouteilles de bière vides gisant un peu partout, ponts au dessus du tramway, morceaux de verdure tout autour et jusqu’entre les rails. La troupe marche lentement une bonne heure, le ukulélé toujours présent en fond pour satisfaire l’ambiance nonchalante de ce mois de juin. Escalader l’échelle rouillée des tours de guet abandonnées, jouer au petit-train sur les rails, se pencher à la balustrade des ponts pour saluer les voitures et rejouer la scène de Roméo et Juliette avec le petit papy en dessous qui ne comprend pas. Contre-plongée sur le groupe qui se bidonne de rire, le soleil est en train de se coucher.

    Acte 3. La troupe endiablée s’est arrêtée sur un bord du rail, sur le muret vandalisé. Derrière eux, un grillage, puis un échafaudage sur un bâtiment des années 70. En face d’eux, les carrés de lumière des appartements de la ruelle. Ambiance posey-tamisey. Réverbères, luminosité des néons du couloir de l’immeuble derrière, la lampe de poche de l’un des jeunes. L’alcool coule mais la nourriture manque. 3 intrépides décident de courir jusqu’à la dernière supérette du quartier encore ouverte à cette heure. Elle ferme dans 10 minutes. Course dans les rues calmes de Paris, approvisionnement en vin et en saucisson. Choisir la cuvée « Vin de Cyrano » en hommage à leur passion commune. Visage embué, pipi dans le jap d’à coté, voler du papier-toilette au cas où pour après on sait jamais, plan large du retour sur les rails comme des héros revenant de la chasse au troll. 

    L’acte 4 nécessite une ellipse. Un texte en Times New Roman en italique police 26 apparaitrait sur l’écran indiquant « 01:37 » (si on veut vraiment gagner la palme « une heure trente-sept » est préférable). Deux des étudiants ont fait un feu au milieu des rails avec l’aide d’un scout qui passait par là pour faire l’activité principale de toute virée nocturne d’un groupe d’amis dans un film français : griller de la guimauve. Baguettes, marshmallow empilés, sucre qui coule sur les doigts, verres de vodkas-citron qui s’entrechoquent. Il fait nuit, mais les lumières de la ville empêchent de voir le ciel correctement. Jeux, chants, danse, capoeira amateure. 

   Il est près de 4h du matin quand prend place l’acte 5. La fatigue, et surtout le froid, malgré l’alcool qui réchauffe, se font sentir. Trois ont appelé un Uber pour rentrer, elles habitent à l’autre bout de Paris. Commence alors une déambulation dans les rues vides. Elles ont la particularité d’être éclairées par une lumière jaunâtre qui découpe les silhouettes des arbres comme des morceaux de papier. Au vu du calme qui règne, et se trouvant de plus dans ce que l’on nomme habituellement « quartier BCBG », les demoiselles décident de déposer délicatement leurs nombreuses bouteilles en verre dans une poubelle pour ne pas réveiller le voisinage. Sous le poids du verre, le sac plie et s’écroule par terre, entrainant la chute tapageuse des bouteilles qui roulent sur le sol, ainsi que la fuite plutôt lâche des trois coupables qui crient « c’est pas nous ! » en rigolant. La fuite dans les rues n’aurait pas été concluante si la présence d’un jeune chat de gouttière, trop injustement baptisé « Cléopâtre » malgré la présence de glandes testiculaires ballotant légèrement,  n’avait pas suivi les comédiennes sur toute leur lancée. Enfin, la voiture arrive, les passagères montent, fondu-enchainé sur les luminaires du périph, musique du top 50 du conducteur (Bon Appétit, Katy Perry, nda.), zoom sur les regards perdus et fatigués des protagonistes.

THE END.

Noir. 

 

 

 

PS :  Pour que le film soit vraiment convainquant, il lui faut un titre à la hauteur de ses attentes. Soit trop long, soit trop court. Un mot compliqué. Poétique. Voire un mot-valise. Noctambulations

PPS : Avec ça, t’as le bonhomme qui rit dans Télérama.

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